Je m’appelle Aysar Al-Saifi. Je suis écrivain et je travaille au sein de l’association IBDAA, dans le camp de réfugiés de Dheisheh, à Bethléem, depuis plus de vingt ans.
Je suis né et j’ai grandi dans ce camp. C’est un petit camp, où les maisons sont construites les unes sur les autres. Il y a très peu d’espaces ouverts, de parcs ou d’endroits où les enfants peuvent jouer.
Plus de 17 000 réfugiés y vivent, et plus de la moitié de la population a moins de 18 ans.
À bien des égards, Dheisheh est un camp jeune, mais c’est aussi un lieu qui porte en lui une longue mémoire de guerres, d’incursions militaires et de peur.
Moi aussi, j’ai grandi au milieu des guerres.
Je suis né dans un contexte de guerre, j’ai traversé plusieurs conflits et été témoin de nombreux événements qui ont sans aucun doute laissé des traces en moi, des expériences accumulées et des traumatismes que je n’étais pas encore capable de comprendre ou de nommer lorsque j’étais enfant.
Mais j’ai eu de la chance.
Pour moi, l’association IBDAA représentait un espace différent.
C’était un endroit où, avec beaucoup d’autres enfants, je pouvais rêver, jouer, danser, chanter, me sentir en sécurité et simplement être un enfant, ne serait-ce que pendant quelques instants, loin des cauchemars de la guerre.
IBDAA nous a donné, à moi et à de nombreux autres enfants, la possibilité de grandir autrement et de nous découvrir à travers l’art, la culture, le sport et les activités collectives.
Aujourd’hui, j’ai 38 ans et je suis toujours bénévole au sein de cette même association.
Peut-être parce que je souhaite, à mon tour, rendre un peu de ce qu’IBDAA m’a apporté pendant mon enfance.
J’essaie de créer pour les enfants les mêmes possibilités et les mêmes espaces qui m’ont autrefois aidé à rêver, à grandir et à croire que mes propres rêves pouvaient devenir réalité.
Qu’est-ce qui a changé depuis le 7 octobre 2023 ?
Beaucoup de personnes me posent cette question. Les guerres se ressemblent à bien des égards. Mais elles ne laissent pas toujours les mêmes traces chez les enfants.
Ce qui me semble différent dans cette guerre, c’est la profondeur de la peur et des traumatismes psychologiques que j’observe aujourd’hui chez les enfants.
Je vois davantage de peur, davantage d’isolement, ainsi qu’un niveau de colère et d’irritabilité que je n’avais jamais observé auparavant.
Certains enfants sont devenus beaucoup plus dépendants de leurs parents, tandis que d’autres semblent avoir perdu une partie de l’espoir qui les animait autrefois.
Les conséquences des traumatismes psychologiques sont également devenues beaucoup plus visibles, notamment en raison des incursions nocturnes répétées dans le camp, des arrestations et du sentiment permanent d’instabilité.
Pour un enfant, la nuit devrait être un moment de sommeil et de sécurité. Mais pour beaucoup d’enfants de Dheisheh, la nuit est désormais synonyme de peur et d’attente.
Y aura-t-il une incursion ? Quelqu’un va-t-il frapper à la porte ? Va-t-il arriver quelque chose à un membre de ma famille ?
Et cette peur ne reste pas à l’extérieur de l’enfant. Elle l’accompagne à l’école, dans ses jeux, dans son sommeil et jusque dans ses rêves.
Le quotidien des enfants a profondément changé. Les parents ont souvent peur de laisser leurs enfants jouer dehors, parce qu’ils ne savent pas ce qui pourrait arriver.
Les écoles ont fermé à plusieurs reprises et les enfants ont parfois dû poursuivre leur scolarité à distance.
Les déplacements sont également devenus plus difficiles à cause des fermetures et des restrictions soudaines de circulation.
Mais le plus difficile, ce sont peut-être les questions qui habitent désormais l’esprit des enfants.
Des questions qu’aucun enfant ne devrait avoir à se poser à un si jeune âge : Vont-ils entrer dans le camp ? Vais-je être arrêté ? Vont-ils me tirer dessus ? Mon père sera-t-il encore là quand je me réveillerai ?
Les enfants n’ont pas toujours de réponses à ces questions. Ils vivent donc dans un état permanent d’attente et de peur.
Il y a une histoire que je n’oublierai jamais.
Un de mes amis m’a raconté ce qui s’est passé lorsque l’armée israélienne a fait irruption chez lui, en pleine nuit, et l’a arrêté devant ses enfants. À ce moment-là, les soldats ont délibérément réveillé ses deux petites filles et sa femme.
Puis ils l’ont frappé devant elles.
C’était comme s’ils voulaient briser l’image du père, celle de l’homme qui protège sa famille et lui apporte un sentiment de sécurité.
Mon ami m’a dit une phrase qui est restée gravée dans ma mémoire :
« Maintenant, mes enfants savent que je ne pourrai plus les protéger. Ils m’ont brisé devant elles. »
Il est rentré chez lui le lendemain.
Mais ses enfants ne lui ont pas demandé ce qui s’était passé. Peut-être connaissaient-elles déjà la réponse. Ou peut-être que ce dont elles avaient été témoins était tout simplement trop difficile à exprimer avec des mots.
Ces moments me poussent à réfléchir profondément à ce que signifie la sécurité pour un enfant. Un enfant n’a pas besoin de grand-chose pour se sentir en sécurité. Il a besoin d’un foyer, d’une mère et d’un père, d’une école, d’un espace pour jouer et d’un adulte capable de lui dire : « Tu es en sécurité. Je suis là. »
Et c’est précisément ce que nous essayons de dire aux enfants au centre IBDAA :
« Nous sommes là. Nous vous voyons. Nous vous écoutons. Nous comprenons votre peur et nous sommes à vos côtés. »
Nous essayons de transmettre ce message à travers nos programmes de musique et de dabké, nos activités éducatives pour les enfants, nos actions de soutien psychosocial, le Club des enfants, les programmes destinés aux femmes et aux mères, ainsi que de nombreuses autres activités.
Nous tenons également à remercier chaleureusement l’association française PARTAGE, qui est depuis de nombreuses années un partenaire essentiel d’IBDAA dans son action auprès des enfants et des familles du camp de réfugiés de Dheisheh.
Ce soutien ne se limite pas au financement d’activités et de programmes.
Il nous aide à maintenir les portes d’IBDAA ouvertes et à continuer d’offrir un lieu sûr où les enfants peuvent venir jouer, apprendre, s’exprimer et sentir que des adultes sont présents à leurs côtés.
Pour moi, qui travaille auprès des enfants au sein d’IBDAA, ma responsabilité est devenue encore plus grande.
L’ampleur des conséquences psychologiques sur les enfants et les mères est immense.
Je suis devenu beaucoup plus attentif à de petits détails que je ne remarquais peut-être pas de la même façon auparavant : le repli sur soi d’un enfant, sa colère, sa manière de parler, ses dessins et même sa façon de jouer.
Parfois, un dessin est plus sincère que les mots. Et parfois, le jeu est le seul moyen dont dispose un enfant pour nous raconter ce qui se passe en lui.
En même temps, je constate que la peur n’a pas seulement affecté les enfants. Elle a aussi profondément touché les parents.
Il y a énormément de peur, de colère et de pression psychologique, mais beaucoup de personnes ne disposent d’aucun espace sûr où elles peuvent en parler.
Certaines ont même peur d’exprimer leurs opinions, d’écrire ou de publier quelque chose sur les réseaux sociaux.
Et cela nous ramène aux questions les plus difficiles : Que va-t-il se passer demain ? Que va-t-il nous arriver ? Qu’adviendra-t-il de nos enfants ? Combien de temps cette peur va-t-elle durer ?
Je n’ai pas de réponses à ces questions.
Mais je sais une chose : Nous ne pouvons pas laisser les enfants affronter tout cela seuls.
C’est pourquoi, chez IBDAA, nous avons fait évoluer nos stratégies et adapté nos méthodes de travail.
Nous avons décidé de nous concentrer davantage sur les enfants et les mères. Nous avons développé de nouveaux projets et de nouvelles approches pour pouvoir accompagner les enfants et les mères jusque dans leurs foyers.
Nous avons poursuivi nos actions de soutien psychosocial, ainsi que les activités musicales, le dabké et les ateliers permettant aux enfants d’évacuer leur stress et d’exprimer leurs émotions.
Pour certaines personnes, la musique, le dabké ou le jeu peuvent sembler dérisoires face à tout ce qui se passe. Mais pour un enfant, ce ne sont pas de petites choses.
Le rire d’un enfant, dans un contexte de peur, peut représenter un instant de répit.
Un moment de jeu peut lui permettre d’oublier sa peur, ne serait-ce que pour un court instant.
Mais cela ne suffit pas.
Chez IBDAA, nous sommes également convaincus que la prochaine étape de notre travail doit viser non seulement à renforcer le sentiment de sécurité des enfants, mais aussi à développer leur résilience, ainsi que celle des parents et des personnes qui prennent soin d’eux dans ces circonstances.
Cela signifie proposer des accompagnements progressifs, adaptés à l’âge et aux besoins des enfants, des parents et des personnes qui s’occupent d’eux.
Il s’agit de les aider à mieux comprendre le comportement des enfants, à réguler leurs émotions, à instaurer des habitudes rassurantes au sein du foyer et à répondre aux besoins des enfants d’une manière adaptée à leur âge et à leur situation.
Je ne parle pas simplement d’augmenter le nombre de séances de soutien psychosocial.
Je parle de mettre en place des accompagnements structurés, progressifs, de qualité et spécialisés, capables de répondre à la profondeur et à la complexité de ce que vivent les enfants et leurs familles.
L’existence d’IBDAA est extrêmement importante pour moi, comme pour les enfants et les mères de Dheisheh.
IBDAA, c’est l’espoir.
C’est un espace sûr où un enfant peut jouer, danser, chanter, dessiner, apprendre et rêver.
Je comprends l’importance d’un tel lieu parce que j’ai moi-même été un enfant.
Je sais qu’un enfant a besoin d’un endroit où il peut simplement être un enfant.
Un endroit où il peut découvrir ses talents, grandir, rêver et croire que ses rêves peuvent se réaliser.
C’est pourquoi je crois que notre responsabilité est aujourd’hui plus grande que jamais.
Les enfants ne demandent rien d’extraordinaire.
Peut-être ne pouvons-nous pas changer la réalité qui les entoure ni arrêter les guerres.
Mais nous pouvons offrir à un enfant un espace sûr. Nous pouvons l’écouter. Nous pouvons lui redonner un moment de jeu, un éclat de rire ou une chanson.
Et parfois, dans les moments les plus sombres, ce sont ces petites choses qui permettent à un enfant de garder espoir.