Je m’appelle Mai Dajajneh. J’ai 33 ans, je suis mariée et mère de deux filles. Je vis dans le camp de réfugiés de Dheisheh, près de Bethléem. Je travaille pour l’UNRWA, l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine, où j’accompagne les femmes du camp à travers des activités sportives et de soutien à la santé mentale.
Depuis le 7 octobre 2023, qu’est-ce qui a le plus changé dans votre vie quotidienne ? À quoi ressemble une journée ordinaire pour une famille vivant dans un camp de réfugiés ?
Beaucoup de choses ont changé ce jour là à Dheisheh.
Les incursions nocturnes de l’armée israélienne se sont multipliées, entraînant davantage de violence, de peur et d’angoisse. Suite aux attaques de 2023, les points de contrôle israéliens entre les villes palestiniennes ont été fermés, et nous ne pouvions plus quitter Bethléem. Avec l’isolement de Bethléem, de nombreuses familles ont perdu leurs sources de revenus, beaucoup de petits commerces ont fermé et les prix des produits de première nécessité, notamment alimentaires, ont considérablement augmenté.
Le sentiment le plus difficile à supporter était de regarder ce qui se passait dans les autres villes palestiniennes, de suivre les informations chaque jour, comme si nous attendions notre tour. Pour beaucoup d’entre nous, la question n’était plus : « Que va-t-il se passer ? », mais plutôt : « Quand cela va-t-il nous arriver ? »
Encore aujourd’hui, dans le camp de Dheisheh, les coupures d’électricité sont beaucoup plus fréquentes. La situation est particulièrement difficile en hiver, lorsque nous devons affronter le froid sans chauffage central et avec un accès limité au bois. Même le carburant manque, rendant les déplacements et l’approvisionnement en produits essentiels encore plus compliqués.
Nous vivons tous au rythme des informations. La peur est devenue partie intégrante de notre quotidien : la peur des incursions, de perdre notre travail, de la hausse des prix et d’un avenir incertain.
Et pourtant, nous essayons toujours d’agir.
Nous essayons de protéger les enfants, de créer des espaces sûrs pour eux, de maintenir les portes du centre ouvertes et de donner aux gens, ne serait-ce qu’une petite raison de continuer.
Parce que, même dans les circonstances les plus difficiles, nous croyons qu’un espace consacré à la culture, à l’art et à l’apprentissage peut redonner un peu d’espoir et de dignité.
L'apprentissage, l'art, le jeu, la culture pour redonner l'espoir d'une vie "normale"
Comment la situation a-t-elle affecté les enfants et les jeunes du camp ?
La situation est devenue extrêmement difficile pour les enfants. Ils ont cessé de sortir jouer comme ils en avaient l’habitude, par peur d’une incursion soudaine dans le camp.
A la suite des attaques, ils étaient terrifiés par le bruit des missiles tombant dans les environs, par les bruits des incursions et par chaque son soudain entendu pendant la nuit.
La terreur et l’anxiété étaient clairement visibles dans le comportement de mes enfants.
Ils ne voulaient plus me laisser seule, même à l’intérieur de la maison. Ils s’accrochaient constamment à ma main, comme si ma présence à leurs côtés était la seule chose qui leur permettait de se sentir en sécurité.
Je voyais la peur dans leurs yeux et je sentais qu’ils avaient perdu ce sentiment de sécurité dont chaque enfant a besoin. Même les trajets pour aller à l’école et en revenir sont devenus une grande source d’inquiétude.
Les incursions dans le camp avaient souvent lieu le matin. Je ne laissais donc pas mes enfants se rendre seuls à l’école. J’essayais de les accompagner ou de m’assurer qu’un autre adulte pouvait être présent à leurs côtés. De nombreuses familles du camp faisaient la même chose. Chaque déplacement soulevait désormais des questions : La route sera-t-elle sûre ? Y aura-t-il une incursion ? Pourrons-nous rentrer à la maison ?
Cette expérience a profondément affecté nos enfants, leur relation avec nous et leur sentiment de sécurité.
C’est pourquoi je tiens à remercier IBDAA, qui, à travers ses programmes et ses espaces sécurisants, a essayé d’aider mes enfants et les autres enfants du camp à surmonter la peur et l’anxiété qu’ils ressentaient.
Ces espaces ont été extrêmement importants, car ils ont donné aux enfants la possibilité de jouer et de s’exprimer, même pendant quelques instants, loin de l’atmosphère de peur qui les entourait.
Pour nous, les mères, le soutien apporté par IBDAA ne représentait pas simplement une activité proposée aux enfants. C’était un endroit où nos enfants pouvaient avoir le sentiment d’avoir à nouveau le droit d’être des enfants.
Dans le camp, il n’existe pas de véritables aires de jeux, de parcs ou d’espaces de loisirs pour les femmes et les enfants. Il n’y a pas assez d’espaces où ils peuvent exprimer leurs émotions, jouer ou simplement vivre une enfance normale.
Quels sont les besoins devenus les plus urgents dans le camp ?
Je pense qu’il existe un immense besoin de programmes récréatifs et de soutien psychosocial, non seulement pour les enfants, mais aussi pour les femmes et les mères.
Nous avons besoin d’un accompagnement psychologique pour faire face aux traumatismes accumulés et aux tensions permanentes que nous vivons depuis plus de trois ans, sans véritable possibilité de nous reposer ou de souffler.
Nous avons également besoin de formations et de possibilités de création d’emplois qui puissent nous aider à reconstruire nos vies et à retrouver un semblant de normalité.
Comment les familles et les femmes de Dheisheh vivent-elles pendant la guerre à Gaza ?
Nous vivons dans la peur. Aujourd’hui, plus que tout, nous voulons que cette peur prenne fin.
Nous ne parlons même plus simplement de l’avenir ou de la possibilité d’avoir une vie meilleure. Nous voulons vivre en sécurité.
Nous voulons pouvoir rester dans nos maisons et ne pas les voir détruites, comme cela est arrivé à tant de familles en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.
La nuit, nous entendons les drones israéliens survoler le camp. Pour nous, ce bruit signifie qu’une incursion ou une explosion peut survenir à tout moment. Nous ne pouvons donc plus dormir normalement.
Je reste éveillée auprès de mes enfants, je veille sur eux et j’essaie de les rassurer, même si, au fond de moi, j’ai aussi peur qu’eux.
Parfois, il ne se passe rien. Parfois, une incursion commence réellement. Mais le simple fait d’attendre que quelque chose se produise rend les nuits longues et terrifiantes.
Les enfants se réveillent à cause des bruits et me demandent ce qui se passe. J’essaie de les rassurer, même si je n’ai pas vraiment de réponse à leur donner. En tant que femmes, nous portons à la fois notre propre peur et celle de nos enfants. Nous essayons de rester fortes devant eux, de poursuivre notre vie quotidienne, de cuisiner, de prendre soin de la maison et d’envoyer nos enfants à l’école chaque fois que cela est possible.
Mais la peur ne nous quitte jamais vraiment.
Tout ce que nous voulons aujourd’hui, c’est vivre en sécurité dans nos maisons et permettre à nos enfants de grandir sans s’habituer au bruit des drones, des incursions et des explosions.
Nous voulons que la peur prenne fin. Nous voulons pouvoir mener une vie normale et offrir à nos enfants un avenir dans lequel la peur ne ferait pas partie de leur enfance.
Qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui concernant les enfants et les jeunes ?
Il n’existe plus de perspectives d’avenir claires pour les jeunes du camp ou de Bethléem. Les possibilités d’emploi sont insuffisantes et il manque des espaces sûrs où les jeunes peuvent exprimer leur peur, leur colère et leurs émotions.
Pendant la guerre, la peur d’être arrêté est également devenue une réalité quotidienne : des jeunes sont souvent arrêtés aux points de contrôle ou lors des incursions, parfois pour de courtes périodes, afin d’être interrogés ou dans le cadre de procédures de sécurité.
Au début de la guerre, un grand nombre de jeunes hommes du camp, en particulier ceux âgés de 18 à 25 ans, ont été détenus pendant des durées variables. Cette expérience a laissé chez de nombreux jeunes le sentiment permanent qu’ils pouvaient être arrêtés à tout moment.
Tout cela pousse beaucoup de jeunes à envisager de quitter la Palestine. Ce n’est pas parce qu’ils n’aiment pas leur pays ou qu’ils ne souhaitent pas y rester…. Ils veulent simplement trouver un endroit où ils pourront recommencer leur vie.
Cela me fait profondément mal, car Bethléem était autrefois une ville belle et pleine de vie.
Mais la guerre a bouleversé tout cela.
Ce que je crains aujourd’hui, c’est qu’une génération entière grandisse en ne voyant devant elle que la peur, le chômage, les arrestations et l’exil.
Un enfant qui n’a nulle part où jouer et un jeune qui ne trouve ni emploi ni espace sûr commencent progressivement à perdre toute perspective d’avenir.
C’est pourquoi je crois que protéger les enfants et les jeunes ne signifie pas seulement les mettre à l’abri d’un danger immédiat.
Cela signifie aussi leur offrir un lieu sûr, une éducation, un accès à l’art et au sport, des possibilités de travailler et d’apprendre, et leur donner le sentiment qu’ils ont une raison de rester et qu’un avenir peut encore se construire ici.
Qu’est-ce qui vous donne encore de l’espoir ?
Je m’accroche à ma conviction que la guerre finira un jour.
Je crois que ce n’est qu’une question de temps et que nous devons rester forts, tenir bon et préserver nos maisons, nos familles et nos enfants.
Je crois aussi que le monde ne nous abandonnera pas et que des personnes continueront à nous tendre la main pour nous aider.
La vie ici est difficile et nous vivons sous une pression constante. Je voudrais que les personnes vivant en dehors de la Palestine comprennent que derrière les informations et les chiffres, il y a des familles ordinaires qui essaient simplement de vivre leur vie.
Il y a des mères qui tentent de protéger leurs enfants et des enfants qui veulent simplement se sentir en sécurité, aller à l’école, jouer et grandir sans avoir peur.
Nous ne demandons pas grand-chose. Nous voulons vivre dans la dignité, nous sentir en sécurité dans nos maisons et avoir la possibilité d’offrir un avenir à nos enfants.