Témoignage d'une marraine allée en Inde après le tsunami - Mars 2005
 
Quelques heures seulement après notre descente d’avion, Radjeswari, responsable du centre, nous retrouve à Madras pour nous guider vers le village de Pooriampakkam, sur la route de Pondycherry. A peine deux heures de route, le temps de s’acclimater, il fait chaud comme en plein mois d’août, et la conduite est sportive dans la région. De la poussière, des camions doublant des voitures doublant des vélos doublant des bœufs doublant des piétons, le tout dans un concert de klaxons, bienvenue en Inde !

Loin de l’agitation des villes, le centre Assefa est un modèle de calme et de sérénité. Petit tour du propriétaire, au milieu des bananiers et des palmiers : il y a ici un internat pour ados dont les familles vivent loin des écoles, un centre de formation permanente qui accueille des enseignants en fin de semaine, une ferme, et une laiterie qui fonctionne en coopérative. Un système de micro-crédits permet aux femmes d’acheter des vaches, dont le lait est commercialisé ici, « les femmes remboursent à 110% » note avec fierté Radje qui nous explique que l’association gère 28 écoles primaires dans des zones rurales où le gouvernement n'en avait pas créé malgré les besoins.
 
Les enfants vivent dans un rayon de 5 km autour des écoles construites par l’Assefa qui assure aussi le ramassage par bus. « Note objectif premier est l'éducation, mais pour cela il faut aussi s'occuper de l'économique, aider les familles qui laisseront alors leurs enfants aller à l’école » explique Rajeswari. Cela fait 17 ans qu’elle passe ici l’essentiel de son temps, toujours à l’écoute des besoins de la population. Ce qui nous frappe, c’est d’une part la cohérence des projets imbriqués les uns aux autres, d’autre part la tranquillité dans laquelle chacun assume sa tâche. Nous observons les enfants pendant les cours, disciplinés, enjoués, sérieux. Ce matin là, c’est un cours de biologie. L’instituteur fait découvrir le fonctionnement du cœur. Il déplie un grand livre du corps humain. Surprise : les explications sont en français. Radjeswari nous explique que c’est un cadeau d’un parrain de l’association. Cadeau d’autant plus utile qu’il peut être partagé par toute la classe, comme les papiers de soie colorés que j’ai apportés pour travaux manuels à venir…
 
Le soir, pendant l’aide aux devoirs, nous échangeons avec les élèves. D’abord un peu surpris, voir gênés par nos questions, ils se dérident vite et nous disent avec du soleil dans les yeux qu’ils veulent devenir « enseignant, médecin, biologiste, scientifique, policier, ingénieur, chercheur, etc ». Autrement dit, ils ont de l’ambition. Ces projets d’avenir nous semblent la meilleure preuve de la réussite du projet éducatif de l’Assefa…

Evaluer les besoins d’après tsunami :
L’actualité dans la région, c’est avant tout les conséquences du tsunami. Nous partons à la rencontre des habitants des villages affectés, situés directement en front de mer, un peu plus au sud, en direction de Pondicherry.
Esther et son mari, Murugappa, ont pris en charge le projet « reconstruction » de l'Assefa dans 15 villages, dont 7 ont été rayés de la carte. Un travail de fourmi, qui confirme notre idée que l’aide ne peut être menée que localement, par des personnes connaissant les villageois et les habitudes de la région.
 

Ils ont d'abord installé des «centres d'information » pour recenser les besoins matériels et psychologiques, famille par famille, et éviter ainsi que certains reçoivent deux fois et d'autres pas, puis lancé un programme sur cinq ans qui reprend les grands axes de ce qui se fait à Pooriampakaam : santé, formation professionnelle, aide aux femmes... « C'est l'opportunité de former et d'aider les gens que nous n'avions pas l'habitude de toucher jusqu'ici » expliquent-ils. Les maisons sont en ruine, on dirait qu’une bombe a été lâchée au-dessus des villages. Par dizaines, des abris provisoires ont été montés rapidement 500 mètres à l’intérieur des terres. De la tôle et des feuilles de palmier, soigneusement alignés contrairement aux habitudes locales ! Ici et là, quelques hommes tentent de réparer un mur ou de monter un abri pour se protéger du soleil. Les enfants par grappe jouent dans la poussière, à l’ombre des palmiers. Esther nous emmène marcher au milieu des gravats. Des bateaux coupés en deux sont restés en plan sur la plage. Plus loin, un bateau porté par la vague a été planté entre deux maisons effondrées. « Les pêcheurs n’ont plus de travail, ils attendent les bateaux promis et ont prévenu qu’ils ne reprendront pas la mer tant que tous les bateaux ne sont pas arrivés, sinon le gouvernement ne tiendra pas sa promesse » explique Esther. De toute façon, la population refuse de manger du poisson « ayant potentiellement mangé les nôtres », même si un ministre en a mangé à la TV pour l'exemple. Pendant six mois, seuls les poissons des lacs et rivières sont acceptés dans les assiettes.

Le désoeuvrement commence à être lourd à supporter. Les images des proches emportés par le raz-de-marée reviennent sans cesse dans les esprits et dans les discours. L’envie de parler est immense, et la prise en charge psychologique largement déficiente. Tous racontent le mur d'eau qui s'est subitement dressé devant eux, « plus haut que les palmiers, avançant à 600 km/h, balayant les gens, les maisons, les arbres ». Ils ont vu mourir un frère, un fils, une mère, ou restent sans nouvelle de l'un ou l'autre... Certains, notamment les plus jeunes, refusent de reprendre le chemin de la mer, « nous leur proposons une reconversion professionnelle » explique Esther. « C'est définitivement une nouvelle vie pour eux ». Le père Pierre Ceyrac, que nous avons rencontré à Chennai puis près de Pondychrey, et qui visite également ces villages dévastés, dit la même chose : « Le gouvernement a remarquablement géré l'urgence : distribution de vivres, d'un kit de cuisine, d'aide médicale immédiate, incinération des corps en trois jours ce qui a évité tout risque d’épidémie, installation de villages provisoires et promesse d’en construire des nouveaux avant la saison des pluies, cet été… Mais ce n’est pas fini, il faut continuer à aider les villageois à retrouver leur travail, à s’organiser en coopératives pour être plus forts, les éduquer. C’est un travail de longue haleine et une opportunité de favoriser le développement de la région. »
 
 
Lors de notre passage, trois mois après le raz-de-marée, nous n’avons pas vu de bateaux neufs, ni de maisons en construction. Au fil des rencontres, nous comprenons que l’ensemble du tissu social est touché. L’eau salée est rentrée à l’intérieur des terres sur plus d’un kilomètre, grillant les rizières. La distribution de sac de riz et autres denrées alimentaires a secoué le petit commerce local. Il reste donc à renvoyer les enfants à l’école et les adultes au travail, et veiller à ne pas générer de nouvelles injustices entre les sinistrés qui reçoivent une aide du gouvernement et des associations locales, et la population pauvre alentours, qui elle aussi a besoin d’aide.
 
Agnès Duperrin
Marraine depuis dix ans de Marco à Quito en Equateur
 
Mars 2005
 
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